Critique populaire d’une philosophie rasta – Introduction à une pensée noire contemporaine

« Jah Rastafari ! »

            Père Jah et Mère Jah sont deux icônes vivantes du Bénin. Ils ont quitté leur Guadeloupe natale pour retourner en Afrique et parfaire leur mode de vie, le rastafari. Leur engagement pour une vie naturelle est total, les cheveux enroulés en une liane de près de deux mètres, la barbe tombant en cascade, ils ne peuvent également se couper les ongles mais le travail de la terre fait son œuvre. Cultivateurs biologiques et fondateurs d’une école endogène, les deux amis de Bob Marley fêteront bientôt leurs 80 ans. De nos entretiens, une question ressort aujourd’hui : ces deux rastas sont-ils philosophes ? La philosophie souffre de maintes définitions. D’une part, elle peut impliquer un « fondement théorique explicite, en tant que réflexion critique » et réfèrerait par là à « toute connaissance rationnelle quel que soit son objet » conduisant à élaborer un « système général des connaissances humaines ». D’autre part, à la considérer « sans fondement théorique explicite, en tant qu’attitude spontanée ou raisonnée de l’esprit », la philosophie qualifierait davantage l’« attitude ou qualité morale d’une personne qui connaît la juste valeur des choses et accepte la vie telle qu’elle est », conduisant à une « conception générale de la vie et du monde qu’une personne manifeste dans ses idées et dans sa conduite »[1]. Cette dernière conception semble correspondre à l’image que renvoie Père Jah et Mère Jah, deux êtres humains au mode de vie intégralement fondé sur leur idée du monde et de la vie. Mais est-ce suffisant ? Cette définition permet-elle de comprendre spécifiquement ce qu’est le rastafari et le domaine propre au philosophique ? Sur quels arguments se fonde un rapprochement entre ce « mouvement messianique de la Jamaïque prédisant l’avènement d’un roi noir en Afrique »[2] et une discipline du concept fondée au sein de l’ἀγών de la Grèce antique ? Autrement dit, le rastafari peut-il être davantage qu’une philosophie de vie spontanée, sans ossature conceptuelle, et être considéré comme une pensée rationnelle spéculant un « système général des connaissances humaines » ?

            Cet article pose la question de la pertinence de l’expression : « philosophie rasta », à partir de recherches et d’expériences vécues au sein de communautés rastafari et vaudous du Golfe de Guinée.

Cette « introduction à la philosophie rasta » ne prétend pas épuiser ce sujet mais en traiter les éléments principaux. Il faut alors partir de ce qui ne peut être remis en cause quant au sens du terme « rastafari » lui-même. Dans ses définitions communes de « mouvement », d’« idéologie », de « religion », voire de « philosophie », se tiennent l’élément insécable d’une appartenance identitaire. Étudier cette appartenance revient à en approfondir le sens politique et éthique, c’est-à-dire à comprendre l’identité dans son sens intersubjectif et intrasubjectif. Ceci permettrait alors de mettre en évidence l’appartenance philosophique des adeptes du Ras Tafari par le noyau même de leur mouvement. Ainsi, existe-t-il une philosophie rasta ? conduit moins à une analyse historique du mouvement rasta et du champ philosophique – analyses disponibles sur Wikipédia – qu’à une étude reliant ces deux domaines au sein de deux échelles d’analyse. Il s’agit alors tout d’abord d’essayer de comprendre le rastafari comme une éventuelle philosophie politique, notamment à travers l’étude de ces revendications premières et de ces concepts politiques. De ceci découlera alors peut-être le besoin d’une éthique, une étude qui passera alors par la compréhension de la téléologie rasta et de sa spiritualité dans un sens plus large. De ces deux piliers à toute analyse identitaire, cette étude sera enfin apte à qualifier la philosophie rasta comme une expression tout à fait appropriée, ou un lieu commun tenant à une piètre compréhension autant du rastafari que de la philosophie en elle-même.

Rassita, Accra, GHANA, 2019

            Le « rastafari » est un mouvement politique, un groupe ayant un rapport spécifique à l’État. Il s’agit de justifier cette appartenance politique en étudiant la fondation même de ce mouvement émergeant des confluences de trois facteurs majeurs : l’abolition de l’esclavage, une relecture africaine de la Bible et l’importation d’un mode de vie hindou en Jamaïque depuis les années 1840. Alors la dimension éventuellement philosophique de ce mouvement s’esquissera de ces conséquences politiques.

            La revendication politique à l’origine du rastafari est celle de libérer la mentalité noire des séquelles de l’esclavagisme en rapatriant les populations afro-américaines en Afrique. Brièvement, elle naît dans le ghetto newyorkais de Harlem des années 1920, du constat que la fin de l’esclave n’a pas mis fin à la souffrance du « peuple noir ». Des prédicateurs, comme Marcus Garvey ou James Morris Webb, soulèvent alors les foules par des interprétations « éthiopianistes » des Saintes écritures, c’est-à-dire une relecture mettant l’accent sur les évocations de l’Afrique et la peau noire des principaux personnages de l’Ancien Testament. Le psaume 68 ne stipule-t-il pas : « Depuis l’Égypte, des grands viendront, l’Éthiopie tendra les mains vers Dieu »[3] ? La pensée que la fin des souffrances des afro-américains passe par la fin de leur Exode hors d’Afrique, due à la traite négrière, est née. Il faut alors reconnecter tous ces africains d’outre-Atlantique avec leurs racines par le retour à la fois spirituel et béatifique vers une « Terre promise » et tout à fait concrètement par leur rapatriement en Afrique. Suivis par près de 300 000 afro-américains, Marcus Garvey tente l’aventure en achetant une compagnie maritime mais il est emprisonné pour fraude fiscal et renvoyé dans sa Jamaïque natale en 1927, prônant son idéologie raciale et panafricaine sur l’île, y soutenant que « la peau noire n’est pas un insigne de la honte, mais plutôt un symbole de grandeur nationale »[4] !

            Il suffira d’un évènement politique majeur pour que le rastafari naisse des discours de Marcus Garvey :  le couronnement en 1930 du « Ras Tafari », « le Chef qui est craint », titre de l’empereur d’Éthiopie, Tafari Makonnen (1892-1975), fils d’un chef de guerre influent. Le nouvel Empereur d’Éthiopie devient alors « negusä nägäst », « Rois des rois », réclamant une filiation directe la reine Makeda de Saba et le roi de Juda, fils de David, Salomon. Il hérite des titres de la royauté salomonique, « Seigneur des Seigneurs, Lion conquérant de la tribu de Juda, Lumière du Monde, élu de Dieu ». L’Église copte éthiopienne le baptise « Hailé Sélassié Ier », c’est-à-dire en amharique « Pouvoir de la Trinité ». Bref, cet avènement d’un empereur noir au sein d’une Afrique colonisée par les puissances européennes est perçu par une petite communauté d’agriculteurs éthiopianistes de Jamaïque comme étant l’accomplissement de la « prophétie » attribuée à Marcus Garvey : le retour d’une force du « peuple noire » dans l’histoire, une puissance libertaire et conquérante capable de tenir tête aux « puissances blanches ». Le prédicateur devient dès lors pour tout rasta : « The Black Moses », « Le Moïse noir » qui guide son peuple vers la « Terre promise ». Le « Back to Africa » ou « Repatriation » de la culture rasta commence – notons toutefois que le terme même de « rastafari » ne serait apparu qu’en 1955[5].

            Enfin, l’un des éléments les moins connus de la genèse politique du rastafari et une conséquence directe de l’abolition de l’esclavage en Jamaïque, en 1833. L’île, alors propriété de l’empire britannique, accueille de nouveaux colons venus des Indes britanniques. Outre le succès, à ces latitudes, de l’implantation de la « ganja », principale appellation indienne pour le cannabis, l’influence de certains ashrams, malheureusement très peu documentés, se fait aussi sentir sur le mode de vie et les revendications jamaïcaines, notamment par les principes de non-violence, de végétarianisme, et d’une chevelure abondante en signe de dévotion, propre au mode de vie hindous davantage qu’à celui européenne ou africain.

            Il faut donc comprendre que le rastafari est, à l’origine, un mouvement post-esclavagiste, nationaliste et racial[6]. Il s’oppose aux volontés « intégrationnistes », répandues notamment aux États-Unis d’Amérique, mais aussi au clivage entre les classes bourgeoises et les classes populaires. Davantage encore qu’un clivage entre les populations blanches et noires, le mouvement rasta naît d’un clivage entre les terres coloniales et la terre natale, l’Afrique. Autrement dit, la volonté émancipatrice afro-américaine de ce mouvement se veut le second round de l’esclavagisme : après l’affranchissement, il faut revenir dans sa patrie. Cette émancipation, prenant le fond spirituel d’un nationalisme biblique, passe ainsi davantage par une volonté de rapatriement que par une volonté d’indépendance, comme en témoigne l’évocation d’une « Terre promise », « Zion »[7]. Pour les rastas, ce terme qualifie la terre du continent africain dans son ensemble, avec une signification encore plus sacrée pour la terre d’Éthiopie. Ceci est l’influence directe des prédicateurs de Harlem souhaitant mettre fin à l’Exode noire, de même qu’après tant de siècles en Égypte ou tant de générations à Babylone, le peuple d’Israël devait retourner sur la Terre qui leur était promise par Dieu. Il y a donc chez les rastas une identification profonde du « peuple noire » à celui hébraïque, ceci se retrouve dans une ressemblance des destinés, mais aussi des symboles car, après tout, ils partagent la même royauté. Ainsi l’« Étoile de Sion », aussi appelée « bouclier de David » ou « Sceau de Salomon », est vénérée par tout rasta. Mais, ils suivent aussi avec ferveur le Nouveau Testament, notamment le livre de l’Apocalypse, faisant alors de « Babylone » le premier concept de leur philosophie politique, une notion antagoniste à celle de « Zion ».

            Pour tout chrétien, Babylone est « la Grande prostituée »[8], celle qui accueille la tour de Babel, celle dont Isaïe prophétise la chute, celle qui pervertit dans le livre de la Révélation « tous les rois de la terre »[9]. Elle est le symbole biblique de la décadence, de la misanthropie, de l’esclavagisme et le signe de tous ceux qui y participent. Chez les prédicateurs de Harlem le concept de « Babylone » prend tout d’abord le sens d’une société oppressante pour la population noire affranchie, c’est-à-dire une société fondée par des populations blanches qui détiennent traditionnellement l’autorité. L’idéal politique est alors la « Repatriation ». Mais pour les premiers rastas comme Leonard Percival Howell, dit « Le Gong » et considéré traditionnellement comme le fondateur de la première communauté rasta au monde, « le Pinacle » en 1940, ou encore Charles Edwards, dit « Prince Emmanuel », fondateur du mouvement Bobo Ashanti, l’opposition à Babylone tend à se généraliser de telle sorte que ce concept ne désigne plus seulement l’esclavage négrier, et ses conséquences politiques, mais toutes les formes d’esclavagisme et d’aliénation, celui du mental, celui de l’injustice, des inégalités de richesse, de l’oppression militaire et policière, des nationalismes et du non-respect de la Nature, c’est-à-dire du « Zion ».  Symbole de paix, d’unité et de liberté en opposition à la despotique Babylone, Zion est le Paradis terrestre là où Babylone est l’Enfer des Hommes[10].

            Les deux principes de la pensée politique rasta se retrouvent donc dans ce couple conceptuel antinomique : « Babylone-Zion ». Contrairement à celui du « Péché originel » et de la « Grâce divine » qui se réfèrent au domaine proprement spirituel et téléologique, les concepts rastas ont une connotation politique plus concrète, car d’inspiration hébraïque. Tel le « Shangri-La » du bouddhisme tibétain, ils représentent à la fois un lieu de pèlerinage terrestre, un lieu céleste mais aussi un espace subtil au sein de chaque être humain. Autrement dit, par correspondance, chaque individu à en lui une « Babylone » à purifier et un « Zion » à ériger. Mais d’un point de vue communautaire et étatique, la politique rastas est de bâtir des Zions là où ils le peuvent, et notamment au sein des Babylones. Il s’agit d’un espace le plus naturel possible, proche d’une jungle où une communauté puisse être autonome et vivre selon les principes rastas. Ces concepts sont enfin des lieux tout à fait concrets car lors de sa visite en Jamaïque en 1966, l’Empereur Hailé Sélassié concède à ces adeptes des terres situées à Shashamane, en Éthiopie. Cette terre officiellement promise est aujourd’hui le « Zion » de nombreux rastas qui y voient aussi le symbole de l’unité africaine.

            Ainsi, de ces deux concepts découle une conception politique incluant la redéfinition d’une multitude de concepts, comme celui de « frontière ». Dans son association à « Babylone » une frontière est la marque du despotisme colonial et les rastas défendent vigoureusement un panafricanisme. Dans son association au « Zion », la frontière est alors l’espace privé de chaque rasta au sein de la communauté, assurant un certain ordre et une autorité par les « elders », les patriarches de la communauté – le rastafari étant le plus souvent patriarcal et polygame.

            Le rapport des rastas à d’autres concepts, comme celui de « capital », de « monnaie », de « propriété », etc., approfondiraient encore davantage que leur pensée n’est occidentale, ni dans un sens libéral, ni dans celui communiste. La plupart du temps le « Take it easy ! » (« Détends-toi »)[11] imprègne la représentation politique des rastas. Ce qui rappelle une certaine transformation des idéaux premiers de Marcus Garvey. Ses idées ont pourtant fait le tour du monde, avec des slogans comme « Every man gotta right to decide his own destiny »[12] (Chaque homme doit avoir le droit de décider de son propre destin) ou le fameux : « Get up, stand up : stand up for your rights ! / Get up, stand up: don’t give up the fight ! » (Debout, levez-vous : défendez vos droits ! / Debout, lever-vous : n’abandonnez pas le combat !) [13], tant d’idées rappelant les discours de Marcus Garvey que Bob Marley prôna par-delà les nations.

            Si le retour en Afrique reste le plus souvent un projet difficile à mener pour des populations particulièrement pauvres, si la « Repatriation » n’est possible que pour un petit nombre, il a été vue que la « Terre promise » trouve quand même une application universelle car tous les rastas peuvent atteindre leur idéal politique en formant une communauté où l’on vit selon l’éthique du « Zion ».

Ras Tafari, Grand Popo, BÉNIN, 2019

            L’aperçu de la conception politique rasta nous éclaire sur la genèse du mouvement et l’évolution de ses revendications. Il en ressort alors que si la politique rasta est par son origine nationaliste et raciale, le mouvement a nuancé les propos des premiers prophètes des années 1920 pour se concentrer sur l’importance d’un mode de vie, applicable par chacun de manière universelle, sans distinction de richesse, de culture ou d’appartenance raciale. Il s’agit alors d’approfondir les principes de l’identité rasta, dans un sens non plus politique mais éthique, et de voir en quoi ils conduisent, ou non, à l’émergence d’une pensée philosophique. S’il est ressorti que ces principes sont notamment celui d’émancipation raciale, d’une relecture de la Bible et d’une vie naturelle, constituent-ils pour autant une éthique rasta ?

            Tout d’abord, l’émancipation est autant un principe politique qu’éthique si elle est comprise comme une norme pour l’action, un critère conférant une certaine moralité et encourageant alors certaines conduites de vie. De manière populaire, il semble que le mouvement rasta puise effectivement sa conception de l’émancipation comme une pratique individuelle. L’un des derniers et principaux titres de Bob Marley, « Redemption songs », prône par exemple : « Emancipate yourself from mental slavery / None but ourselves can free our minds »[14] (Émancipez-vous vous-même de l’esclavage mental / Nul autre que nous-mêmes ne peut libérer notre esprit). Mais ses propos trouvent une origine plus profonde car ils s’inspirent directement d’un discours de Marcus Garvey : « We are going to emancipate ourselves from mental slavery because whilst others might free the body, none but ourselves can free the mind. Mind is your only ruler, sovereign. The man who is not able to develop and use his mind is bound to be the slave of the other man who uses his mind »[15]. L’émancipation est alors liée à l’esclavagisme et l’esclavagisme se trouve lié à l’usage ou non de sa propre pensée, chez Marcus Garvey comme Bob Marley. L’émancipation devient alors une quête pour toute population opprimée et le rastafari nait dans ce contexte colonial d’une Jamaïque britannique.

            L’émancipation de la pensée est nécessairement un processus, autrement dit une habitude à maintenir. Cette dimension routinière ne fait que renforcer sa compréhension comme un principe éthique, une conduite de vie. Si cette volonté émancipatrice est politique, alors elle conduit à la destruction de communauté par les autorités en vigueur, qui y voient souvent la naissance d’une contre-société ou un lieu de non-droit et de vente de produits souvent considérés comme illicites. Ce fut par exemple le cas pour le Pinacle en 1958. Du point de vue éthique, une manifestation concrète de l’émancipation des rastas est leur changement de nom, comme s’il existait un baptême rasta. D’expérience, aucun rasta ne conserve son nom de naissance, sauf à être né de parents rasta. Le plus souvent il s’agit simplement d’un diminutif, de Robert à Bob, ou de Yao à Bobo Yao – être Bobo étant un signe d’appartenant à l’un des nombreux mouvements au sein même du rastafari, ce qui passe aussi par des différences vestimentaires, notamment quant au port du « Tam ». Autrement, il s’agit d’expression lié au culte, par exemple « Lovin’ Jah », ou « Père Jah » est une appellation typiquement rasta.

            L’émancipation rasta est alors un principe bien plus important que présupposé jusqu’alors car paradoxalement il est d’autant plus fort pour les rastas nés en Afrique. Bien que déjà présents sur « la Terre promise », ces rastas proprement africains, et non afro-américains, naissent le plus souvent au sein d’une communauté soit chrétienne, soit musulmane, soit d’une spiritualité endémique, par exemple le vaudou dans les pays qui bordent le Golfe de Guinée. Devenir rasta y est alors un choix particulièrement difficile car il conduit à se couper de sa famille et de communauté d’origine. Il ne s’agit pas seulement de rompre avec la religion de ses ancêtres mais aussi avec son devoir filiale de subvenir au besoin des aînées dans leur vieillesse. Ainsi, dans la pratique devenir rasta conduit à quitter ses traditions et sa communauté de naissance pour entrer dans une autre communauté, ou plutôt une fraternité car les adeptes du rastafari sont aujourd’hui présents sur de multiples continents. Le rastafari n’est pas une tradition africaine et l’émancipation passe alors, même en Afrique par des études dans des écoles rastas, la plus célèbre étant celle de la rue. Tout rasta doit suivre une initiation qui se traduit extérieurement par une période d’errance et de vagabondage, de communautés en communautés. Par cette méthode sont véhiculés les principes rastas essentiels, parmi eux le panafricanisme, l’amour inconditionnel, la paix inconditionnelle, la liberté de pensée, et tant d’autres.

            Le rastafari vise alors non seulement à la rédemption du « peuple noir » mais à celle de tout adepte de cette foi. Le débat de savoir si le rastafari répond aux critères d’une religion intéresse surement les partisans d’une pensée wébérienne, l’existence de prêtres rastas est alors parfois remis en cause du fait qu’il n’y aurait pas de « charisme de fonction »[16], toutefois il existe des prières et des lieux de cultes rastas nommés « grounation », ou « groundation ». Ce dernier terme fait parfois aussi référence au « Nyabinghi », l’ensemble des percussions jouées lors de cérémonies, qui rappelle la tradition africaine et forme la musique sacrée rasta. « Nyabinghi » et « groundation » font référence aux cérémonies rastas qui ont lieu collectivement, sans temple et sans idole, certains objets pouvant toutefois faire l’objet de dévotion singulière, notamment les symboles bibliques et éthiopiens. Ceci relevant davantage de la culture que d’une éventuelle éthique rasta, cette brève recherche se concentre plutôt sur l’influence biblique sur le mode de vie rasta. Par le fait d’actualiser les deux Testaments le rasta n’est en effet ni chrétien, ni juif, mais en quelque sorte un chrétien hébraïsant ou un juif christique.

            D’un côté, le rasta tire des Évangiles sa conception de l’amour, un amour contagieux et universel qui s’oppose à la conception juive d’un péché contagieux et d’un amour sélectif. Ils reconnaissent la révolution qu’opère Jésus de Nazareth au sein des pratiques juives concernant par exemple la responsabilité collective du péché et la séparation des populations en fonction de leur pureté. Le passage de Jésus auprès des lépreux en est un exemple parmi d’autres[17]. Toutefois, les rastas conservent aussi de nombreuses règles du Lévitique et du Livre des Nombres. Comme dans l’orthodoxie hébraïque, il est alors habituel de considérer les menstruations comme un signe d’impureté et il est donc rare qu’un rasta partage la couche avec une femme impure. La communauté rasta n’a toutefois pas de bain rituel, mikvé, מִקְוָה, comme dans la tradition juive. Mais l’influence la plus célèbre de l’éthique de l’Ancien Testament sur le rastafari tient évidemment au respect du naziréat, נֶזֶר. Les nazirs, dont le plus connu est certainement Samson, voire le Baptiste, Jean, respectent une série de règles évoqués dans Nombres 6,1 à 6, 21, notamment celle de ne consommer aucun alcool, de ne pas se couper les cheveux, de ne pas manger de viande, etc. Ces vœux étaient censés durer sept ans chez les Israélites – ce qui rappelle, une fois encore, que les rastas interprètent les Saintes Écriture d’une manière singulière.

            L’influence biblique se retrouve dans un nombre foisonnant d’exemple, selon l’adage « A chapter a day keeps the devil away » (« Un chapitre par jour tient le diable éloigné »), la première occupation d’un rasta ne devrait-elle pas être de lire un chapitre de la Bible ? Sans fournir un catalogue des pratiques rastas, il semble déjà être possible de considérer que s’il existe une éthique chrétienne ou une éthique juive alors il est forcé d’admettre qu’il existe aussi une éthique rasta. La foi rasta s’inspire en effet largement de la Bible, y ajoutant bien sûr tous les éléments liés au culte du Ras Tafari d’Éthiopie, dernière incarnation de Dieu sur Terre, celui ayant reçu la visite de « Jah »[18]. Cette dévotion se retrouve une fois de plus dans l’un des meilleurs recueils sur le mode de vie rasta, celui formé par les paroles de son principal chantre, Robert Nesta Marley (1945-1981), dit « Bob Marley ». Le rasta aux 200 millions de disques donne une aura planétaire au mouvement auquel il s’est converti en 1966, lors de la visite de l’Empereur d’Éthiopie en Jamaïque. La foi rastafarienne du chanteur se retrouve alors explicitement pour la première fois dans son single « Selassie is the chapel », écrit en 1967. Il soutient qu’«Haile Selassie is the chapel / All the world should know […] That man is the angel / And our God, the King of Kings » (« Haile Selassié est le temple / Tout le monde devrait le savoir […] Cet homme est l’ange / Et notre Dieu, le Roi des Rois »). Ce ton liturgique conduisant à une divinisation de l’Empereur deviendra commun dans la musique « reggae » qui se développe par la suite[19]. Par métaphore, Bob Marley est ainsi la figure paulienne du mouvement rastafari, l’Apôtre ayant rencontré le Messie, celui qui propagea le message rasta « par-delà les nations »[20].

            L’identité rasta passe aussi par un principe qui s’il ne lui est propre dans le monde, prend chez ses adeptes des formes tout à fait singulière : le retour à la Nature. La notion de « Nature » est entendue comme « Zion », le paradis terrestre. Ce paradis est alors compris dans son sens premier d’enclos, ou de jardin, du terme persan « pardēz », repris en grec par « Παράδεισος » et trouvant son origine hébraïque dans celui de « pardès », signifiant dans la Kabbale le lieu où l’étudiant de la Loi peut atteindre un état de béatitude. Les rastas transposent cette culture de la Loi que les israélites appellent « Paradis » dans leur propre vie, une transposition qui donne tout son sens au précepte voltairien : « Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin »[21]. Ce retour à la Nature se confond avec les règles du naziréat, une ascèse à la fois alimentaire et physique, donnant au rasta ce style qui fait parfois l’objet d’une mode.

            Si les questions de l’apparence rasta n’est pas au cœur de notre article, il est toutefois remarquable que le port des dread locks puissent venir ainsi aussi bien d’un commandement biblique[22], que d’un hommage aux racines africaines des jamaïcains – une légende raconte que des négriers, surchargés, auraient déposer une partie de leur cargaison en Jamaïque, attendant une meilleure circonstance pour venir les chercher. Laissés à eux-mêmes, la chevelure des premiers esclaves africains en Jamaïque aurait alors poussée jusqu’à former ce symbole repris par les rastas de Jamaïque contre l’ordre colonial – mais cette tradition peut être aussi empruntée aux Hindous, présents sur l’île et dont les adeptes se laissent pousser les cheveux de manière anarchique, voire cela peut être tout simplement un hommage à la crinière du lion, emblème de l’Éthiopie. Toujours est-il que porter des dread locks n’est pas une exigence pour être rasta, ce n’était d’ailleurs pas initialement la marque des rastafaris du « Pinacle », qui se laissaient seulement pousser la barbe. Le rasta reste avant tout libre de ses choix. Et c’est peut-être l’élément qui forme le principe même de leur éthique, un choix fait de diverses influences.

            Le concept de « livity » caractérise alors l’éthique proprement rasta. Sa construction vient d’une part du verbe anglais « live » (« vivre »), d’autre part du troisième livre de la Loi, « Leviticus » (« Lévitique »). Le « livity » est donc la voie rasta à la confluence de l’influence émancipatrice et de l’influence biblique. La première fait primer la recherche de liberté et de respect, un respect y compris écologique, qui fait du rasta une pensée de la vie mêlée à une interprétation singulière des règles de l’Ancien Testament, une pensée de l’obéissance. Ce concept, inventé par des rastas se retrouve par exemple dans l’album de Prince Far I de 1981, intitulé : Livity. – D’aucuns pourraient argumenter que ce terme pourrait aussi venir d’une dérivation du mot « Levitate » (« Léviter »), caractérisant alors l’état des rastas consommant du cannabis, une herbe considérée comme sacrée, et non récréative, car sa consommation permettrait d’élever son âme vers Dieu. Bob Marley rend compte de cette conception de manière relativement explicite : « Excuse me while I light my spliff, good God I gotta take a lift »[23] (Excuse-moi pendant que j’allume mon spliff, bon Dieu, je dois prendre un ascenseur »). Cependant le terme de « Levitate » n’est jamais utilisé dans le jargon jamaïcain ou rasta pour qualifier cette pratique, qui lui préfère largement le terme « high », « élevé ». Il s’agit donc davantage d’un jeu de mot, à prendre avec humour.

            Ainsi, une éthique rasta apparaît clairement. La dimension religieuse, ou du moins spirituel, de ce mouvement – ou secte fondée sur le charisme personnelle du Ras Tafari – y est pour beaucoup car elle inscrit les principes historiques d’émancipation dans une représentation téléologique, proche de celle des Israélites. Ces principes auraient pu facilement disparaître à la mort des prédicateurs de Harlem, ou après les différents compromis historiques de l’Empereur d’Éthiopie avec les puissances européennes[24], mais le rastafari a continué de croître par la formation de nouveaux concepts, indépendants de toute historicité, tel celui de « livity ». La question de savoir si le mouvement rasta est une philosophie se pose alors de manière plus sérieuse, car si la rasta est populairement une philosophie de vie, ceci ne signifie pas pour autant qu’il soit philosophique, au sein d’un art de vivre fondée sur une pensée rationnelle.

Loving Jah, Grand Popo, BÉNIN, 2019

            Le philosophe est en quelque sorte la figure qui croit que la raison suffit à mener sa vie. Ce n’est pas tant qu’il refuse d’autres principes, notamment religieux, mais qu’il accorde à la recherche personnelle de la vérité une importance tout à fait majeure, voire béatifique. Le philosophique s’oppose ainsi au dogmatique, mais il en existe d’autres caractéristiques, notamment la création d’un langage propre à l’exposition scientifique philosophique. Il est alors pertinent d’étudier le rapport entre la philosophie et le langage rasta pour voir plus profondément comment ce mouvement trouve des accents philosophiques avant de le comparer avec une détermination contemporaine reconnue de la philosophie.

            Une particularité rasta est de parler un « patois » différent des autres langues locales, notamment le créole jamaïcain. Mais la création du langage rasta n’est pas fortuite mais basée sur les conceptions politiques et éthiques qui forment ce mouvement. Le mouvement rasta se voulant en effet telle une libération des consciences, une certaine pensée du langage est nécessaire. Ceci passe par de nombreux jeux de mots, comme « shitstem » pour lieu « system » ou « politricks » pour « politics ». Mais aussi la création de nouveaux concepts et à approfondir la culture rasta, par exemple le rejet de tout vocabulaire en « -isme » car ces mots sont vus comme inspirés par Babylone – d’où le fait que cet article de parle pas de « rastafarisme » mais de « rastafari ».

            La caractéristique linguistique la plus importante du rastafari reste la domination du nominatif « I », « Je ». L’unité étant primordiale dans la philosophie rastafari, une certaine hiérarchie des pronoms existe donc pour eux, « I » étant le plus important par son aspect unificateur et l’usage des autres pronoms est de plus ne plus rare car véhiculant un sentiment de division[25]. D’où l’expression « I and I » emblématique du langage rasta et de certaines formes de la musique reggae. Ceci n’est pas sans un certain écho avec le fameux « Je est un autre » du poète Arthur Rimbaud[26] car tous deux évoquent une autre conception de l’altérité. Le « I and I » vise explicitement à remplacer une désignation égocentrée de soi par rapport à autrui, comme différent de soi. Par extension le « I and I » réunirait tous les êtres humains en une entité composée de Dieu, « Jah » et d’eux, car il se référerait à la fois au petit « I », mortel, qui disparaîtrait dans le grand « I », éternel reliant chacun de nous à tous, et à tout. « Jah » se retrouve alors être cet esprit éternel et cette âme inhérente à l’être humain, symbole de l’unité rasta. Ainsi, par ce lien « I and I » signifierait aussi « nous et Jah ». « I » deviendrait alors, d’un point de vue sémiotique, un terme générique. Cette interprétation se trouve renforcer par l’expression « the most I » qualifiant « Jah ». De cette conception suit l’habitude sémiologique de modifier le début de certains mots, leur première syllabe étant le plus souvent remplacée par « I », par exemple « Iration » pour « creation », « Inity » pour « unity », « Ital » pour « natural » ou « vital » – l’« Ital » étant aussi le nom du régime alimentaire propre au rastafari.

            Cette dimension linguistique du rastafari dit alors quelque chose de nouveau sur son rapport au philosophique. Dans Process and Reality, le mathématicien et philosophe Alfred N. Whitehead écrit notamment : « Every science must devise its own instruments. The tool required for philosophy is language. Thus philosophy redesigns language in the same way that, in a physical science, pre-existing appliances are redesigned. » [27] («Toute science doit forger ses propres instruments. L’outil que requiert la philosophie est le langage. Ainsi la philosophie transforme-t-elle le langage de la même manière qu’une science physique transforme des appareils préexistants »). L’expression d’une philosophie rasta semble alors se trouver de plus en plus appropriée. Toutefois, tout patois n’est pas philosophique est celui rasta émerge dans des conditions politique particulière. Ce « dread talk » se positionne contre un certain colonialisme linguistique, pour valoriser les croyances spirituelles et idéologiques rastas – et leur procurer aussi une certaine liberté de communication face aux persécutions policières.

            Alors, la pensée rasta est-une telle une pensée « primitive », une pensée « affective » ou une pensée « intellectuelle » ? Il semble déjà évident que par ses origines contemporaines il ne s’agit pas d’une pensée primitive, qualifiant les populations n’ayant aucun ou peu de contact avec la civilisation actuelle. Au contraire le rastafari s’inscrit en réaction à cette modernité, notamment à son système marchand et son urbanisation, il est une des conséquences et s’inscrit dans en pleine contemporanéité. Par ailleurs, cet article a montré qu’il ne s’agit pas uniquement d’une pensée affective par la construction d’une pensée politique et religieuse complexe et structurée résultant en une éthique et une spiritualité, présentant bien sûr des caractères affectifs mais aussi intellectuelles par la création de certains concepts universelles, s’abstrayant ainsi d’une dimension subjective initiale pour devenir une compréhension de ce qui est commun, touchant par-là à l’exercice de la raison. Ceci est d’autant plus évident en considérant l’émancipation intellectuelle du « peuple noir » comme l’origine même du rastafari. Mais cette intelligence relève-t-elle pour autant de la philosophie, et non simplement du mythe ou de la religion ?

            Ce que pensent les autres relève-t-il du philosophique ou de la philosophie ? S’il existe une multitude de conception de ce qu’est la philosophie, la position du philosophe Gille Deleuze peut ici évoquée. Il soutenait qu’en dehors de l’héritage grecque il n’y aurait pas de philosophie mais des « sagesses », celles-ci se rapportant l’expérience à des figures transcendantes et non à des concepts immanents. En effet pour lui « le philosophe est l’ami du concept » et « la philosophie, plus rigoureusement, est la discipline qui consiste à créer des concepts »[28], ce qui n’est pas tant une interprétation étymologique qu’une volonté de distanciation de l’espace philosophique des autres, notamment scientifiques et artistiques. Ceci conduit alors à distinguer la définition de la philosophie de ses associations communes de contemplation, réflexion ou communication. La philosophie apparaîtrait alors non seulement une « connaissance par purs concepts »[29] mais l’opération en elle-même de créer des concepts. Cette conception est alors tout à fait pertinente pour comprendre la forme agonistique que prend la pratique philosophique au sein des cités antiques de la Grèce, ou dans la pensée et la politique nietzschéenne. L’existence de la philosophie serait alors liée à une constitution sociale particulière, anti-impériale, voire anti-étatique, dans le sens où il faut qu’une compétition des idées et des concepts soit possible, voire encouragée, pour que puisse s’exercer cette opération d’une libre activité créatrice, tournée vers la pensée conceptuelle. « Le plus subjectif sera le plus objectif »[30] conclut alors Deleuze, ce qui n’est pas en opposition avec les principes rastas.

            S’il existe une forme de compétition rasta celle-ci est évidemment orale, voire musicale. Il n’existe donc pas vraiment d’ouvrages ou de sources textuelles rendant compte d’une telle compétitivité, et il peut être heureux que les anciens grecs laissèrent des ouvrages écrits, sinon nous ne saurions peut-être rien aujourd’hui de la philosophie. Toutefois, une philosophie rasta, proprement philosophique, peut être entendu par son principe d’émancipation. Celui hébraïque et religieux conduit moins à une compétition de la pensée qu’à une certaine obéissance. La béatitude de l’Ancien Testament passant en effet par la soumission à la Loi de Moïse. S’il y avait une philosophie rasta, il ne faudrait pas la confondre avec la dimension biblique et religieuse de la foi rasta, mais veiller à l’identifier avec la dimension libertaire de ce mouvement. Cette volonté émancipatrice est à la source de la forme communautaire du rastafari, d’une contre-société et d’une recherche intellectuelle qui permet par exemple l’émergence d’une musique sacrée et d’une culture rasta, mondialement reconnue.

Rasta nigérienne, Ouidah, BÉNIN, 2019

            Ainsi, l’altérité entre la pensée rasta et celle philosophique se conclue en effet non pas en aporie mais en une proposition solidement fondée : la philosophie rasta existe indépendamment de la foi rasta du fait que sa volonté émancipatrice existe indépendamment de l’influence biblique. Ceci conduit alors à comprendre cet étrange résultat qu’est le « livity » de l’éthique rasta ou le « Zion » de sa pensée politique comme de véritables concepts, formant une ossature rationnelle de ce mouvement, philosophique. Il était déjà habituel de considérer ce mouvement comme tel, que ce soit par dans sa définition par le CNRTL[31] ou dans les propos de l’ancien Président des États-Unis d’Amérique[32]. Mais l’évocation de la philosophie rasta n’y est alors que peu argumenté et laisse davantage pensée à une philosophie affective, ce qui est certainement un oxymore.

            À travers l’étude de ce qui forme l’identité rasta a pu être approché ce qui forme le noyau de la genèse et de l’évolution de cette culture. Des prédicateurs de Harlem jusqu’à la patiente élaboration d’une « patois rasta », des éléments appartenant au champ philosophique, du moins tel que défini par Deleuze, sont apparus, comme le couple antinomique « Babylone-Zion », ou le principe éthique jusque-là inexistants de « livity ». Si de nombreux domaines, plus marginaux, ne furent pas abordés, par exemple les rituels rasta ou sa conception du métissage, les concepts abordés enrichissent déjà de nouvelles matières la philosophie. Ceci ne justifie pas pour autant qu’ils soient eux-mêmes philosophiques. Ils le sont réellement car eux-mêmes se construisent sur une matière étrangère à la philosophie, que ce soit la Bible, l’héritage coloniale et esclavagiste ou encore de la « sagesse » hindoue, importée en Jamaïque par l’empire britannique.

            Cet article croit alors avoir implicitement montré en quoi l’homogénéisation contemporaine des cultures est un constat pouvant être nuancé par l’apparition de nouvelles, dont celle rasta, une authentique pensée noire issue de la mondialisation. La volonté d’avancer en connaissant son histoire et de sortir en marge de l’histoire de la philosophie s’y retrouve également par la démarche de s’intéresser à une culture qui ne partage pas grand-chose avec celle européenne, si ce n’est évidemment cet lignée grecque de faire de l’émancipation de la pensée une éthique des vertus. Cet article trouve au final un écho sincère à la formule : « la philosophie est une réflexion pour qui toute matière étrangère est bonne, et nous dirions volontiers pour qui toute bonne matière doit être étrangère »[33].

« Blessing ! »


© photographies d’Arthur de Bellescize

[1] Ces définitions sont tirées du terme « philosophie » du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), disponible sur https://www.cnrtl.fr/definition/philosophie [en ligne]

[2] Selon le CNRTL, disponible sur https://www.cnrtl.fr/definition/rastafari [en ligne]

[3] Ps 68, 32, traduit par ÉCOLE BIBLIQUE DE JÉRUSALEM (dir.), La Bible de Jérusalem, Paris, Le Cerf, 2000

Ps 68, 31 : Princes shall come out of Egypt; Ethiopia shall soon stretch out her hands unto God, traduction selon The King James Bible, Thomas Nelson Publishers, 2017. Cette version des Saintes Écritures est celle la plus partagée dans le monde, notamment dans celui anglo-saxon auquel appartient la Jamaïque. Il est important de noter par ailleurs que ces pasteurs et les rastas jamaïcains interprètent les termes « Ethiopia » comme se référant au continent africain entier, assurant que l’origine grecque du mot, Αἰθιοπία, signifie littéralement « Pays des Noirs ».

[4] Extrait de BOUAMAMA Saïd, Figures de la révolution africaine, La Découverte, 2014, p. 81

[5] Il se définissait alors comme le « nom d’une secte jamaïcaine dont les membres croyaient que l’empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié assurerait leur retour à leur patrie, l’Afrique », extrait de l’article « Rastafari » du CNRTL, disponible sur https://www.cnrtl.fr/definition/rastafari [en ligne]

[6] Dans ce mini-mémoire, le terme de « race » est entendu comme catégorisant un groupe particulier au sein de l’humanité sur des critères phénotypiques et génétiques, notamment selon la pigmentation de la peau.

[7] « Zion » est la traduction anglaise de « Sion », le mont sanctifié où est bâti Jérusalem.

[8] Ap 17, 5 : Sur son front, un nom était inscrit – un mystère ! – « Babylone la Grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre.

[9] Ap 18, 9 :  Ils pleureront, ils se lamenteront sur elle, les rois de la terre, les compagnons de sa vie lascive et fastueuse, quand ils verront la fumée de ses flammes

[10] Bob Marley donne une définition allégorique de l’entité représentée par Babylone pour les membres du mouvement rastafari dans « Babylone system » : « Me say the babylon system is the vampire / Sucking the blood of the sufferers / Building church and university / Deceiving the people continually / Me say them graduating thieves and murderers / Look out now / They’re sucking the blood of the sufferers / Tell the children the truth, tell the children the truth » (« Je dis le système babylonien est le vampire / Suçant le sang de ceux qui souffrent / Construisant des églises et des universités / Trahissant le peuple continuellement / Je dis ce sont des voleurs et des assassins / Regarde maintenant / Ils sucent le sang de ceux qui souffrent / Dites la vérité aux enfants, dites la vérité aux enfants ») Extrait de MARLEY Bob, « Babylone system », Survival, 1979

NB : The Wailers avec qui travaillait Bob Marley n’est pas évoqué ici car la bibliographie met l’accent sur l’écriture et non la performance des paroles.

[11] Extrait de MARLEY Bob, Easy Skanking, in Kaya, 1978

[12] Extrait de « Zimbabwe », MARLEY Bob, Survival, 1979

[13] Extrait de « Get Up, Stand Up », MARLEY Bob, Burnin’, 1973, co-écrit avec Peter Tosh.

[14] Extrait de « Redemption songs », MARLEY Bob, Uprising, 1980

[15] Discours de GARVEY Marcus extrait de la revue Black Man, Vol. 3, n°10, July 1938, p.7, traduction personnelle : « Nous allons nous émanciper de l’esclavage mental car si d’autres peuvent libérer le corps, personne d’autre que nous ne peut libérer l’esprit. L’esprit est votre seul maître, votre seul souverain. L’homme qui n’est pas capable de développer et d’utiliser son esprit est forcément l’esclave de l’autre homme qui utilise son esprit ».

[16] SEGUY Jean, « Le clergé dans une perspective sociologique », in Prêtres, Pasteurs et Rabbins dans la société contemporaine, p. 40 : le charisme de fonction correspond selon lui à « une qualité exceptionnelle reconnue par une institution qui la porte à plénitude par confirmation rituelle ; celle-ci fonde la légitimité du pouvoir auquel elle prétend faire accéder ceux qui l’ont reçue ; elle les oblige à reproduire les obligations articulées par l’institution, propriétaire du charisme de fonction ; ce dernier tire sa légitimité, en dernière analyse, de l’appropriation par une institution, d’un charisme personnel fondateur »

[17] Cf. par exemple Luc 17, 11-19

[18] « Jah », יָהּ, est un diminutif de « Jéhovah » que l’on retrouve en 26 occurrences dans l’Ancien Testament. On trouve notamment ce terme sous forme composée dans le mot « alléluia », ou « halellujah », littéralement « Louez Jah » en hébreu. La foi rastafari utilise ce terme pour désigner Dieu. Les rastas disent même « Jah Rastafari » pour rappeler son caractère incarné en la personne du Ras Tafari. Le rôle d’Hailé Sélassié Ier varie dans sa limite base à celui de prophète et dans sa limite hausse à celui de Messie, je suppose qu’il doit en être de même pour Jésus de Nazareth en fonction des croyances de chacun.

[19] Le premier titre reggae est enregistré en 1968, « Do The Reggay » des The Maytals.

[20] Mark 16,15 : And he said unto them, Go ye into all the world, and preach the gospel to every creature.

Marc 16,15 : Et il leur dit : « Allez dans le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création ».

[21] VOLTAIRE, Micromégas, Zadig, Candide (1759), Flammarion, 1994, p. 242 

[22] Nombre 6,5 : « Aussi longtemps qu’il sera consacré par son vœu, le rasoir ne passera pas sur sa tête ; jusqu’à ce que soit écoulé le temps pour lequel il s’est voué à Yahvé, il sera consacré et laissera croître librement sa chevelure »

[23] Extrait de « Easy Skanking », MARLEY Bob, Kaya, 1978

[24] Il y a en effet une certaine ironie qu’à la fin de sa vie, passé à Londres, le « prophète » de Harlem ayant inspiré des Jamaïcains à se tourner vers l’Éthiopie puisse avoir une opinion si critique vis-à-vis de celui qui devait redonner sa puissance à la « race noire » : « When the facts of history are written Haile Selassie of Abyssinia will go down as a great coward who ran away from his country to save his skin and left the millions of his countrymen to struggle through a terrible war that he brought upon them because of his political ignorance and his racial disloyalty » (« Lorsque les faits de l’histoire seront écrits, Hailé Sélassie d’Abyssinie sera considéré comme un grand lâche qui a fui son pays pour sauver sa peau et a laissé des millions de ses compatriotes se battre dans une terrible guerre qu’il leur a fait subir en raison de son ignorance politique et de sa déloyauté raciale ») Extrait de GARVEY Marcus, « The Failure of Haile Selassie as Emperor », in The Blackman, avril, 1937

[25] L’anthropologue Barry Chevannes insiste sur la forme des lettres, verticale comme le « I », ou tordu comme le  « U » pour justifier cette conception rasta de l’unité et de la division. Cf. CHEVANNES Barry, Rastafari. Roots and ideology, Syracuse University Press, 2015

[26] Extrait d’une des lettres à Georges Izambard du 13 mai 1871, RIMBAUD Arthur, Œuvres complètes, Arthur Rimbaud, Le Livre de poche, « La Pochothèque », 1999, p. 237

[27] WHITEHEAD A.N., Process and Reality (1929), édité par David Ray Griffin et Donald W Sherbrune, Free press, New York, 1979, partie I, chapitre I, section V, p.11

[28] DELEUZE G., GUATTARI F., Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991, p.10

[29] Idem, p.13

[30] Idem, p.17

[31] « Qui est caractéristique des adeptes de ce mouvement. Coiffure, culture, musique, philosophie rasta », selon le CNRTL, disponible sur https://www.cnrtl.fr/definition/rastafari [en ligne]

[32] Barack Obama dit par exemple : « You just mentioned Bob Marley – I can remember when I was in college, listening – and not agreeing with his whole philosophy necessarily, but raising my awareness of how people outside of our country were thinking about the struggles for jobs and dignity, and freedom » (« Vous venez de mentionner Bob Marley – je me souviens de l’époque où j’étais à l’université, en l’écoutant –  et de ne pas être nécessairement d’accord avec toute sa philosophie, mais il me faisait prendre conscience de la façon dont les gens à l’extérieur de notre pays pensaient aux luttes pour l’emploi et la dignité, et pour la liberté ». Extrait d’un entretien avec MTV le 26 octobre 2012, disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=9Ni6bHX7a78 [en ligne], minute 1.15.

[33] CANGUILHEM Georges, Le normal et le pathologique, « Introduction », Paris, Presses Universitaires de France, 2013

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