Les puissances de l’âme dans les Confessions de Saint Augustin

Je n’aimais pas, j’étais amoureux de l’amour.

Dans ses Confessions, Saint Augustin dévoile sa vie en tant qu’elle est une conversion progressive, un voyage allant de l’extérieur de soi vers l’intérieur de soi. Pour comprendre le titre de l’ouvrage il faut comprendre la signification du mot confession : c’est une pratique réflexive qui a pour but de trouver des vérités par le biais d’un « retour à soi ». Les puissances de l’âme chez Saint Augustin doivent être vues comme les piliers et fondateurs de la vie intérieure.

La première puissance de l’âme – L’intelligence

Crois et tu comprendras ; la foi précède, l’intelligence suit.

Chez Saint Augustin, l’intelligence est l’œil interne de l’âme. Elle nous permet de voir à travers nôtre intériorité. Dit autrement, elle est un acte permettant de saisir la réalité, la faculté qu’a l’être humain pour comprendre le monde et lui-même.

C’est par l’intelligence que l’être humain peut apprendre et acquérir des connaissances : « J’apprenais moi-même grâce à l’intelligence que vous m’avez donnée… ».  Certes, cette puissance nous permet de comprendre les choses par nous-même, mais elle est guidée en vue de bien réussir : « Ô Dieu, lumière de mon cœur, paix de mon âme, vigueur qui féconde mon intelligence… ». En conséquence nous pouvons apprendre par nous-même, mais nous ne le pouvons que par la stimulation de notre intelligence par Dieu. Mais si tel est le cas, est-ce Dieu qui nous apporte des connaissances par le biais de notre intelligence, faisant de notre liberté quelque chose d’illusoire, ou bien lui octroie-t-il la capacité d’acquérir des connaissances et non pas la connaissance elle-même ?

Si elle n’a pas une boussole fonctionnelle pour l’amener à bon port, l’intelligence risque de ne jamais trouver son chemin. Pour Saint Augustin l’intelligence, lorsqu’elle agit en solitaire, peut être trompée par les sens physiques. Elle peut se faire avoir par ce qui semble réel et qui n’est qu’illusoire. C’est pourquoi il dit « N’existait-il pas d’autres thèmes pour exercer mon intelligence et ma langue ? ». Il cherche en cela à trouver ce que l’intelligence peut lui apporter de meilleur.

Nous avons dit que c’est par l’intelligence que l’Homme peut saisir les choses par lui-même. Il faut donc trouver le moyen de bien l’utiliser.  Saint Augustin l’utilisait premièrement pour connaître les choses humaines, qui ne se rapportaient ni à Dieu ni à ses Saintes Ecritures. Il utilisait son intelligence pour les sciences ainsi que d’autres arts humains. Or, là où l’intelligence est la plus utile pour Saint Augustin, c’est lorsqu’elle s’attèle à connaitre Dieu. Il définit l’intelligence comme étant l’œil de l’âme. C’est avec elle qu’il peut faire un voyage en son for intérieur. C’est l’intelligence même qui permet à l’Homme de dépasser l’intelligence en vue de voir la « lumière immuable », celle qui l’avait créée. L’intelligence permet donc la connaissance de Dieu. Par elle, nous nous saisissons de l’idée du Créateur. Mais connaître, ou plutôt reconnaître l’existence de Dieu ne permet pas de l’atteindre plus longtemps que le temps d’un battement de cil pour Saint Augustin, car les vieilles habitudes nous replongent vers la mondanité. Il saisit de fait, non pas à travers les yeux du corps mais avec l’intelligence en tant qu’œil de l’âme, que la vérité de Dieu est incorporelle. L’intelligence seule ne peut permettre à l’Homme de se tenir en Dieu : « le moyen dont vous vous servez se dérobe à mes regards, il surpasse mes forces ; par moi-même je ne pourrai y atteindre, mais je le pourrai avec votre secours… ». Elle est donc limitée car seul Dieu peut nous donner, par la grâce, la connaissance contenue dans les Ecritures.

En conséquence, c’est Dieu qui choisit si oui ou non nous pouvons acquérir sa connaissance. Notre intelligence n’est rien sans Dieu qui est à la fois sa boussole et sa destination. 

Si nous considérons l’intelligence de manière isolée, sa définition semble incomplète et imparfaite. En effet dans quel lieu saisit-elle la réalité sur laquelle elle pense ? Qu’est-ce qui lui permet ou lui oblige de porter son attention sur une chose plutôt qu’une autre ? Est-on condamné à attendre la grâce de Dieu pour acquérir la connaissance de son existence tout comme on attendrait Godot ?

La deuxième puissance de l’âme – La volonté

Ne t’en vas pas au dehors, rentre en toi-même ; au cœur de la créature habite la vérité.

La volonté est une puissance intentionnelle. Or selon Saint Augustin, les premières volontés qu’a l’Homme après sa naissance sont mondaines et charnelles. « C’est ainsi que je commençais à échanger avec les personnes de mon entourage les signes de mes volontés, et que j’entrai plus avant dans la société orageuse des hommes… ». L’apprentissage de la parole a pour but de manifester notre volonté aux autres dès notre enfance. Ainsi, avant même que nous ne nous maitrisions nous-même, nous tentons d’asseoir notre domination sur autrui. En conséquence, l’enfant qui apprend la parole pour exprimer sa volonté ne le fait pas sans innocence, car la parole l’amène à partager plus fortement sa jalousie, sa convoitise, à cultiver son égoïsme etc. Disons-le clairement : l’Homme est donc un pêcheur né pour Saint Augustin.

La volonté première est une mise au défi pour l’Homme en ce qu’elle est perverse et mauvaise. Et l’habitude de son exercice n’est pas sans dommage : la perversion s’étend dans nos actes extérieurs en même temps qu’elle enfonce ses racines au fin fond de l’âme. Pour Saint Augustin, ses 16 ans sont la marque de ses plus grands péchés (celui de chair et de fornication) : « En ce temps-là, les ronces des passions s’élevèrent jusqu’au-dessus de ma tête… ».

L’Homme réussira-t-il à gagner face à sa volonté première ? Peut-il la purifier ? Pour soigner son âme de ses vices, l’Homme doit orienter sa volonté vers Dieu, mais elle ne peut s’orienter d’elle-même vers un lieu dont elle ne connait pas la localisation. Le fait de savoir ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas est la cause du mal ! Nous voulons des plaisirs charnels, et nous ne voulons pas nous en abstenir, car le plaisir charnel nous est agréable, et l’abstinence effroyable, telle est la mondanité de l’Homme. Si la volonté humaine est le mal, celle de Dieu est le bien. En effet la volonté de Dieu est immuable et droite, tandis que celle de l’Homme est instable et vacillante. Le mal ne vient pas de Dieu mais de l’Homme, et ce mal est une volonté pervertissante qui se détourne de son divin souverain pour et s’abaisse vers le vice. Si la volonté humaine est mauvaise dès sa naissance, comment peut-elle remonter jusqu’à son Seigneur, elle qui ne fait que descendre et s’habitue dès le plus jeune âge à l’obscurité ? Elle ne peut se diriger elle-même vers le bien, vers Dieu, car son essence est le mal :

« Encore que l’homme se complaise dans la loi de Dieu, selon l’homme intérieur, que fera-t-il de cette autre loi qui, dans ses membres, combat la loi de son esprit et le captive sous la loi du péché, qui est dans ses membres ? ».

Augustin voit l’âme se déchirer entre deux volontés, deux lois bien distinctes, il nous fait sentir cette tension dans ses deux passages :

« Je soupirais, enchainé que j’étais dans les fers, non d’une volonté étrangère, mais de ma propre volonté, de fer elle aussi…C’est de la volonté pervertie que nait la passion, c’est de l’asservissement à la passion que nait l’habitude, et c’est de la non-résistance à l’habitude que nait la nécessité »

Et

« La volonté nouvelle…n’était pas encore capable de maitriser la volonté ancienne et invétérée. »

Ainsi il y a la volonté première de l’Homme, qui est mauvaise et profondément ancrée en nous par Mère-habitude, – elle nous détourne de Dieu et du bien ; et il y a la volonté seconde, plus fragile, plus récente, plus docile, qui souhaite tourner l’Homme vers le Seigneur, en quête de paix intérieure. Cette distorsion de la volonté créer une violente tension au sein de l’unité de l’Homme, elle le fatigue et le blesse. Comment faire pour apaiser cette tension de l’âme ? Car les deux volontés sont du fait de l’Homme et il s’écartèle l’âme entre ces deux positions. Augustin dit :

« La loi de péché, c’est, en effet, la violence de l’habitude par quoi l’âme est entrainée et tenue, même contre son gré, et cela justement, puisqu’elle y glisse volontairement. ».

La volonté première résiste à la volonté seconde car elle s’est stabilisée dans les moindres recoins de l’âme humaine, tandis que la volonté seconde est une nouvelle naissance bien fragile. Pour que la volonté naissante l’emporte sur la volonté perverse de l’Homme, il faut que l’Homme lui-même se jette tout entier dans cette nouvelle volonté, la demi-mesure n’a pas sa place dans une guerre des volontés. Chaque fois que l’être humain ne voudra pas pleinement sa nouvelle volonté, son ancienne, plus puissante de par son expérience et son âge, la réduira en cendre, la tuera dans l’œuf.

Il nous faut opérer une distinction entre le vouloir et le pouvoir. Je peux vouloir quelque chose, mais ne pas pouvoir l’avoir. Par exemple je peux vouloir boire de l’eau, et ne pas pouvoir car je n’en ai pas à disposition. Afin que le vouloir et le pouvoir s’accorde, il faut vouloir pleinement la chose, car vouloir pleinement c’est déjà agir sur quelque chose : la volonté elle-même. Ainsi si je veux devenir plus optimiste, il me faudra vouloir pleinement devenir plus optimiste, et non me dire « ce serait bien que je sois plus optimiste » puis passer à autre chose. Pour transformer sa volonté il n’y a pas de demi-mesure possible, il ne faut pas vouloir à moitié. En conséquence, si la volonté n’est pas pleinement investie dans quelque chose, elle doit se battre contre elle-même. Elle veut une chose, et en même temps ne la veut pas lorsqu’elle n’est pas complètement dans une chose. La volonté qui veut une chose pleinement est ainsi une volonté unifiée, tandis que celle qui ne veut qu’à moitié est discordante.

Comment unifier la volonté ? Pour Saint Augustin, unifier la volonté ce n’est pas vouloir ce que l’on veut, c’est vouloir ce que Dieu veut que nous voulions. Une nouvelle question se pose en ce cas : comment savoir ce que Dieu veut que nous voulions ? La volonté seule ne peut le savoir. De plus, quoique nous voulions, même si nous voulions ce que veut Dieu pour nous, nous pourrions nous tromper sur la manière de l’atteindre, car vouloir quelque chose, même fermement, ne suffit pas à l’avoir. Par exemple : chercher la vérité, ou le bonheur c’est bien beau, mais si nous ne les cherchons pas au bon endroit, nous ne les trouverons pas. Il y a donc une nécessité à accorder la volonté avec d’autres puissances afin de trouver ce que Dieu veut pour nous. Sa faiblesse, c’est de ne pas être sa propre boussole. Seule, elle ne s’aventure que dans la fange, il lui faut donc de l’aide pour s’élever à un plus noble but.

La troisième puissance de l’âme – La mémoire

Cette énergie que j’ai, qui se nomme la mémoire, je la franchirai aussi ; je la franchirai pour tendre vers toi, douce lumière.

La mémoire est une puissance conservatrice, elle est le lieu de préservation des traces du corps, de notre identité et la garante de la marque de Dieu en nous. Elle emmagasine tous nos souvenirs. Elle est un entrepôt dans lequel la totalité d’un individu est archivée. Mais en ce sens, elle ne peut rien faire seule, elle est un lieu d’accueil et non une puissance mouvante. En tant que lieu d’accueil, elle semble si immense que Saint Augustin ne peut la décrire que sous forme métaphorique, ainsi il dit :

« Et j’arrive aux plaines, aux vastes palais de la mémoire là où se trouvent les trésors des images innombrables véhiculées par les perceptions de toutes sortes. Là où sont gardées toutes les pensées que nous formons, en augmentant, en diminuant, en modifiant d’une manière quelconques les acquisitions de nos sens, et tout ce que nous avons pu y mettre en dépôt et en réserve… »

En ce sens la mémoire archive tout ce qui arrive à l’être humain qui la possède dans le cas où il aurait besoin de se les rappeler. Mais à aucun moment ce n’est la mémoire elle-même qui rappelle les souvenirs, elle n’est que la gardienne de ceux-ci. Peut-on y retrouver ce qu’on a oublié ? Nous prendrons le temps d’y revenir dans un 2ème article. Pour Saint Augustin, tout ce qui est dans la mémoire ne vient pas obligatoirement des sens extérieurs, certaines choses viennent d’autre part, et pour lui, certaines choses sont présentes en notre mémoire avant même que nous ne les apprenions. C’est le cas de la marque de Dieu, qui, comme tout bon créateur, a forgé sa signature au sein même de sa création : dans l’Homme. Mais comment retrouver sa trace, sa signature ?

La mémoire n’est utile que lorsqu’elle est couplée avec d’autres puissances, car elle est une puissance conservatrice et non une puissance permettant de diriger l’âme quelque part. Sa faiblesse est qu’elle ne peut rien faire hormis stocker des choses, des émotions, des images, des odeurs, des sons etc. Comment pouvons-nous l’utiliser et la solliciter à bon escient ?   

Retenons donc que les trois puissances principales de l’être humain ont toutes une particularité, une mission à accomplir. Mais elles se révèlent toutes incapables de l’accomplir lorsqu’elles sont seules. Si leurs faiblesses montrent leur manque d’autonomie, il est certain que leur interdépendance permet à l’Homme d’acquérir un trésor inestimable.

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