Qu’est-ce qu’un gourou ? Dissection d’un penseur charismatique, Rudolf Steiner d’après Max Weber.

« C’était vraiment excitant de l’entendre, car sa culture était stupéfiante. Alors que la nôtre restait cantonnée à la littérature, la sienne couvrait de multiples domaines. Je rentrais toujours de ses conférences à la fois enthousiaste et un peu accablé. […] À son savoir fabuleusement étendu et profond, je reconnus que la vraie universalité dont, avec notre infatuation de lycéens, nous croyions déjà nous être rendus maîtres, ne saurait s’acquérir par des lectures et des discussions superficielles, mais veut être patiemment élaborée par des années de travail et d’efforts passionnés. »

Stéphan Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un européen, 1943

Janvier, 1901.

Étudiant à Berlin, le jeune Stéphan Zweig retrouve certains soirs les Die Kommenden, « Les Prochains », un collectif d’artistes et d’intellectuels que réunit alors Rudolf Steiner. Zweig ignore tout encore de ce compatriote autrichien. Comment deviner, au tout début du siècle dernier, alors que Rudolf Steiner cherche le public dont les universités le privent, que sa notoriété aboutira à fonder un empire au sein de l’Europe ?

Écoles, universités, entreprises, laboratoires, fermes, temples, journaux, banques, etc. Le fondateur de l’Anthroposophie laisse un héritage insoupçonné, guidé par les 354 volumes de ses œuvres complètes. Comprendre ce fondateur serait offrir à l’histoire un penseur contemporain des plus fascinants.

Alors par où commencer ? Sa pédagogie ? Son architecture ? Son système économique ? Son agriculture ? Sa médecine peut-être ? Avant d’étudier tous ces domaines de l’anthroposophie, et la pensée anthroposophique en elle-même, interrogeons-nous sur leur point commun : qui est Rudolf Steiner ? Un génie ? Un prophète ? Un illuminé ? Un charlatan ? Un gourou ? Son empire est-il une secte ? Est-ce que cela vaut la peine d’étudier un penseur qui corromprait mon jugement moral et ma liberté de pensée ? Est-ce là l’objectif de Steiner : utiliser son fascinant charisme pour arriver à des fins personnelles, à la puissance, à la richesse, aux honneurs ?

Cet article vise à utiliser les outils élaborés par le contemporain de Steiner, le sociologue Max Weber, l’un des fondateurs de la sociologie moderne, afin de tirer au clair une question précise : Rudolf Steiner est-il un gourou ?

Rudolf Steiner (1861-1925)

« J’entends par anthroposophie une investigation scientifique du monde spirituel qui perçoit clairement aussi bien les aspects unilatéraux d’une connaissance uniquement tournée vers la nature, que la connaissance mystique courante et qui, avant d’entreprendre la tentative de pénétrer dans le monde suprasensible, développe d’abord dans l’âme et dans les sciences ordinaires les forces qui ne sont pas encore actives mais qui rendent possible une telle pénétration, mais aux yeux de la philosophie reconnue, une telle science spirituelle est considérée le plus souvent comme une démarche dilettante »

Rudolf Steiner, Philosophie et Anthropologie, 1908

Qu’est-ce qu’un charisme ?

La puissance charismatique qui nous intéresse ici n’a rien à voir avec la vénération que peuvent entretenir des disciples envers leur maître. Dans son origine sansckit, guru, désigne de manière honorifique et vertueuse un enseignant, mais dans le langage courant occidental il désigne un manipulateur œuvrant au sein d’une secte. La question du charisme est donc celle de la légitimité de l’enseignement de Rudolf Steiner.

Pour définir en quoi consiste exactement le charisme du fondateur d’une société occulte, Max Weber nous donne à la fois une théorie du fait charismatique et une méthode procédant par distinction. Si ce sociologue n’a pas « étudié » lui-même Rudolf Steiner, par la compréhension de sa méthode nous pouvons nous-même tenter l’expérience de cette dissection spirituelle.

Rappelons-nous. Pour atteindre la singularité de quelque chose, ici la puissance charismatique de Rudolf Steiner, le sociologue allemand construit, à partir d’une base empirique, un « type idéal » servant à comparer plusieurs éléments. Cet idéal-type est une construction artificielle, un outil sociologique. Dans notre cas, il s’agit donc de comparer les différents modèles charismatiques.

De ces comparaisons découle alors nécessairement des différences et des inadéquation. Le sociologue doit alors élaborer un second type idéal, plus précis, jusqu’à arriver à saisir la singularité de cette base empirique, dans notre cas la singularité du charisme de Rudolf Steiner.

Max Weber (1864-1920)

Le charisme de Rudolf Steiner est-il héréditaire ?

Un flou caractérise la notion de charisme sur sa dimension innée ou acquise. Un charismatique est une personne présentant, de manière innée, ou possédant, de manière acquise, un ou plusieurs charismes, c’est-à-dire une faculté exceptionnelle, parfois spécifique mais toujours considérée littéralement : hors du commun. Selon Max Weber, sa caractéristique fondamentale est sa capacité à se manifester comme à se perdre.

Même de naissance, un charisme doit être éveillé par un apprentissage. Dans Hindouisme et Bouddhisme (1916), le sociologue allemand prend l’exemple de la société indienne, divisée en castes, pour fournir un modèle archétypal du charisme héréditaire. En effet, le respect millénaire des lignées assure une transmission constante des mêmes caractéristiques, physiques et charismatiques. Quand le jeune, néophyte, doit apprendre à éveiller son charisme, la compétence latente propre à sa famille, un initié assure cette transmission, son père par exemple. Le charisme doit alors se manifester pour être attesté chez l’individu ayant reçu l’initiation nécessaire.

En quoi le charisme de Rudolf Steiner pourrait-il être héréditaire ? Il n’y a pas de séparation sociale similaire en Europe, notamment au XIXème dans l’Empire austro-hongrois où plusieurs origines ethniques sont rassemblées. Si dans son autobiographie, Mein Lebensgang (1923-1925), l’anthroposophe ne fait jamais échos à des facultés propre à sa famille, lui dont le père, Joseph Steiner, était chef de gare d’une bourgade de campagne, l’argument qui récuse la possibilité d’un charisme héréditaire vient de l’objectif même de l’Anthroposophie : le développement chez tous ces membres de « forces » permettant « l’investigation scientifique du monde spirituel ».

L’insistance sur l’effort et « les années de travail » dont témoignait Stéphan Zweig nous confirme bien que l’Anthroposophie ne repose pas sur le développement d’un charisme propre à une famille, une lignée, voire une race. La pérennité de la Société anthroposophique depuis un siècle, lève le soupçon d’une duperie de son fondateur car en l’absence de résultat – du fait que le charisme serait héréditaire, donc propre à la famille Steiner, qui n’eut pas d’enfant – ses membres de toute l’Europe et d’Amérique du Nord s’en seraient détournés.

La caste des Brahmanes est la seule apte à accomplir certaines actions d’adoration

Le charisme de Rudolf Steiner est-il de fonction ?

Dans ce cas, le charisme serait non inné mais acquis lors d’un rituel spécifique, comme l’ordination d’un prêtre ou le sacrement d’un roi. Ainsi l’adage, jusqu’au sacre de Louis XV, « le Roi te touche, Dieu te guérit » témoigne du charisme de guérison du roi de France et rappelle que le charisme de fonction est reçu de l’extérieur, les qualités innées de l’individu ne comptant pas.

Ce charisme impersonnel devient character indelibilis pour celui qui reçoit le rituel. Il lui est permanent, même après une révocation, ou une retraite, de ses fonctions. Un prêtre excommunié a donc toujours le charisme en lui du prêtre ordonné qu’il fut car le rituel introduit une modification consubstantielle de sa personne, une essentialisation.

Cela laisse également transparaître l’interchangeabilité possible entre deux personnes ayant vécu le même rituel car ce qui compte n’est plus la singularité du prêtre mais le fait qu’il soit prêtre pour exercer son charisme, par exemple celui d’expiation ou d’exorcisme. Pourrait-ce être de ce type de charisme que Rudolf Steiner tire ces « forces » qu’il évoque dans sa définition de l’Anthroposophie ?

La ritualité revient bien une fois dans son autobiographie :

« Je n’avais pas pour autant fondé une « société secrète ». Celui qui voulait connaître cette institution était prévenu très clairement qu’il n’entrait pas dans un ordre, mais qu’en participant au cérémonial il assisterait à une sorte de démonstration, de symbolisation des connaissances spirituelles. Si toutefois des rites ressemblaient aux formes instituées par certains ordres, lors de la réception des membres ou leur promotion à des grades supérieurs, cela non plus ne voulait pas signifier l’appartenance à un ordre ; ces cérémonies se proposaient simplement de concrétiser, au moyen d’images sensibles, le progrès spirituel dans les expériences de l’âme ».

Rudolf Steiner, Autobiographie, 1925

L’idée d’une théâtralité symbolique chez Rudolf Steiner est l’objet tout entier de son livre Drames-Mystères (1913-1915). Le rituel ne vise pas à transmettre un charisme mais à « concrétiser (…) le progrès spirituel dans les expériences de l’âme », comme peut l’être une cérémonie de remise de diplôme. On voit ici l’insistance de Rudolf Steiner à se distinguer de « certains ordres », notamment la Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie, dont les rituels sont au centre de leur système hiérarchique et initiatique. Le fondateur de l’Anthroposophie rappelle ici la liberté de son courant vis-à-vis de ces sociétés occultes, bien antérieures, et nous invite explicitement à ne pas faire l’amalgame.

Si l’on observe des institutions qui visent à reproduit le charisme de leur fondateur, reproduit par un rituel, la science de l’esprit que pratique l’anthroposophie ne pourrait être la reproduction d’un tel charisme « steinerien » que par un détournement de la volonté de Rudolf Steiner. Notre étude se concentrant sur ce fondateur et non sur la diversité des anthroposophes, il est certain que ce fondateur ne revendique, ni pour lui-même ni pour son courant, que les « forces » permettant « l’investigation scientifique du monde spirituel » soient obtenues par un rituel.

Ordination sacerdotale en 2020

Le charisme de Rudolf Steiner est-il personnel ?

Si l’autorité et les capacités de Rudolf Steiner ne reposent pas sur un charisme de fonction, alors ses « forces » devraient lui être in statu nascendi, non dans un sens héréditaire, mais dans un sens extraordinaire, telle une grâce individuelle. Max Weber définit un tel charisme personnel comme « la qualité extraordinaire d’un personnage pour ainsi dire doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels » (Max Weber, Économie et société, 1921).

Or, le caractère « inaccessible » de ces charismes personnels, comme celui de la divination, de la médiumnité, de « couper » le feu lors de brûlures, etc, contredit les motivations premières du philosophe autrichien. À travers la fondation des écoles Waldorf-Steiner et de l’An- throposophie, c’est justement un accès méthodique à « l’investigation scientifique du monde spirituel » que Rudolf Steiner propose. Cette dimension d’apprentissage est une spécificité de l’Anthroposophie, ou science de l’esprit, qui tout en traitant de phénomènes occultes se propose la tâche non seulement de les divulguer mais de les rendre accessible directement à celui qui s’exerce à sa méthode. L’enjeu que Rudolf Steiner donne à sa pensée se retrouve ainsi :

« […] si la science de l’esprit veut accomplir sa véritable tâche à l’égard de l’esprit de l’homme moderne, elle doit montrer que l’être humain qui apprend à se servir de ses forces et de ses facultés intérieures possède les forces et les facultés nécessaires à la perception spirituelle, et que le fait de les mettre en application lui permet de pénétrer dans les mystères de l’existence et d’accéder aux réalités des mondes spirituels cachées derrière le monde sensible »

Rudolf Steiner, L’Évangile selon Jean, 1908

L’essentiel du charisme de Rudolf Steiner se trouve donc dans le développement de ces forces, nécessaires et antérieures, pour « pénétrer dans les mystères de l’existence », forces que Rudolf Steiner doit non seulement posséder mais manifester à un degré de virtuosité pour que l’autorité charismatique dont il témoigne soit efficace. La reconnaissance du charismatique est tributaire d’une virtuosité, ou d’un savoir-faire, en adéquation avec le discours tenu : le charismatique doit incarner ce qu’il dit.

À la différence d’une domination traditionnelle, où en quelque sorte le dauphin pour devenir roi n’a besoin que de son sang, la domination charismatique est structurellement instable car elle repose sur la manifestation continue des qualités extraordinaires d’un individu. Si ces qualités sont propres à un contexte politique particulier, comme une révolution, alors le révolutionnaire a intérêt à consolider sa domination en se tournant vers une domination traditionnelle pour ancrer dans le quotidien son charisme.

La reconnaissance de Rudolf Steiner passe donc nécessaire par son incarnation virtuose de la méthode qu’il enseigne à travers ces nombreux ouvrages et conférences données jusqu’à sa mort. Cette activité, continue, le situe bien du côté d’une domination charismatique et l’institutionnalisation tardive de la Société anthroposophique universelle, deux ans avant sa mort, exclut une domination traditionnelle. La routinisation du charisme de l’occultiste autrichien ne tendit donc pas vers un amoindrissement de ses représentations publiques mais au contraire vers une renommée grandissante qui lui faisait donner des conférences sur ses investigations du monde spirituel dans divers pays d’Europe.

Léonard de Vinci, virtuose

Aucun de ces charismes n’est suffisant… Précisons !

Nous avons jusque-là comparé le charisme de Rudolf Steiner à la typologie des trois principaux charismes chez Max Weber : le charisme héréditaire puis le charisme de fonction et enfin le charisme personnel. Les deux premiers ont montré une vive inadéquation avec celui de l’occultiste autrichien mais ont toutefois permis de le spécifier, a contrario. Son charisme ne tient ni d’un don héréditaire qu’il lui a fallu éveiller, donc sujet à une forme d’exclusivité, ni d’un rituel qui lui octroierait consubstantiellement un charisme reproduit, siècle après siècle, par une institution, donc sujet à une naturalisation non rationnelle dans sa transmission. On retrouve toutefois l’aspect initiatique du premier et consubstantiel du second dans les exercices spirituels anthroposophiques.

L’idéaltype du charisme le plus proche reste celui personnel, qui met l’accent sur une compétence non associée à une filiation ou une institution mais à l’individu lui-même qui devient virtuose d’une capacité extra-ordi- naire. Mais cela ne suffit pas, car si l’on ignore encore de quoi Rudolf Steiner serait-il le virtuose, il se différencie de ce « surhomme » wébérien que le charisme semble isoler, rendre incompris du « commun des mortels », alors même que celui de l’anthroposophe veut « faire école ».

Cet article doit ainsi avancer dans sa recherche du juste sens du titre guru en précisant l’influence de Rudolf Steiner dans sa dimension politique et religieuse, à l’aide de ce que l’on pourrait nommer des « couples charismatiques antithétiques », tel la figure du mystique à celle du savant, celle du réformateur religieux à celle du prophète et enfin celle de l’éveillé et à celle du chercheur.

Rudolf Steiner est-il un mystique ou un savant ?

Poursuivons l’idée « d’accessibilité » de son charisme à travers son courant, ses ouvrages, ses écoles, sans principe d’exclusivité pour montrer l’ambiguïté de Rudolf Steiner, à la fois mystique et scientifique – ou ni l’un ni l’autre. Il fait d’une transmission rationnelle, méthodique, voire scientifique, la spécificité de l’Anthroposophie. Influencé par les Lumières, notamment la philosophie d’Emmanuel Kant, Rudolf Steiner se distingue des mystiques. À 22 ans, il écrit :

« Une contemplation spirituelle nullement fondée sur d’obscurs sentiments mystiques se révéla à moi. II s’agissait, bien au contraire, d’une démarche spirituelle d’une transparence comparable à celle de la pensée mathématique. Je m’approchais de l’état d’âme me permettant de croire que j’allais pouvoir légitimer devant la pensée scientifique ma conception du monde spirituel. »

Rudolf Steiner, Autobiographie, 1925

Deux aspects essentiels s’expriment ici. D’un côté, son opposition aux « obscurs sentiments mystiques » qui, dans leur dépouillement, renoncent à toutes idées pour vivre cette expérience intime, c’est-à-dire fusionnant avec une certaine passivité d’âme. Il s’agit d’être saisi par le divin et non de le saisir.

De l’autre côté, son rapprochement avec la « pensée scientifique », qui par sa logique permet de comprendre son objet d’étude. Implicitement, Rudolf Steiner nous rappelle l’état d’esprit du tournant de son siècle qui consacre le triomphe du positivisme et du matérialisme.

Son défi est justement de « légitimer devant » les scientifiques de son temps, sa science « de l’esprit ». On remarque alors que Rudolf Steiner s’oppose non à la méthode mais aux limites du matérialiste, qui considère impossible tout lien causal entre un élément spirituel et matériel.

L’idéalisme de Rudolf Steiner est ainsi empreint d’un monisme du fait de sa volonté d’expliquer les relations entre les phénomènes, même ceux de nature spirituelle, non transcendants. Refusant l’absence la fuite de l’entendement dans la mystique et bouleversant la méthode scientifique de son époque, il aboutit à ce paradoxe : « le savant parvient à un monde extérieur qui n’est pas saisissable par la vie intérieure ; le mystique développe une vie intérieure qui ne saisit que du vide lorsqu’elle veut atteindre le monde extérieur auquel elle aspire » (Rudolf Steiner, Philosophie et Anthropologie, 1908)

Rudolf Steiner cherche alors un « autre mode de connaissance, qui rapproche davantage le monde extérieur matériel de la vie intérieure de l’homme que ne le permet la connaissance de la nature, et qui en même temps insère plus profondément la vie intérieure dans le monde réel que ne saurait le faire la simple mystique » (Rudolf Steiner, Philosophie et Anthropologie, 1908)

On parvient ici à spécifier la singularité de l’anthroposophie qui devient « science du réel ». Le charisme de Rudolf Steiner se distingue donc du mystère entourant le mystique ou de la démystification du discours scientifique. Il n’est ni ce charisme du sentiment extatique, ni ce « charisme de raison » (WEBER Max, Sociologie des religions, 1920) hérité des Lumières.

L’originalité de vouloir rendre méthodique la contemplation du monde spirituel, place Rudolf Steiner sous le feu croisé d’une double hostilité : à la fois celle du milieu ésotérique, qui lui reproche de dévoiler publiquement ce qui était jusqu’alors enseigné dans des cercles fermés, et des savants positivistes, philosophes comme scientifiques, qui lui reproche de traiter de phénomènes occultes, c’est-à-dire dont la nature est cachée. Envers et contre tous, Rudolf Steiner veut faire connaître sa pensée qu’il décrit comme « un christianisme à partir du XXème siècle » (Rudolf Steiner, Qui est le Christ ?, 1918).

Gœthe, dont Steiner est l’un des plus célèbres commentateurs de ses œuvres scientifiques

Rudolf Steiner est-il un réformateur religieux ou un prophète ?

Cette dimension religieuse invite alors à comparer son charisme à ceux des réformateurs religieux et des prophètes de la tradition juive. Contrairement à eux, Rudolf Steiner ne fait jamais référence à une prérogative extérieure, telle une mission ordonnée par Dieu. Pourtant, son discours semble parfois rejoindre la dimension révolutionnaire des prophètes hébraïques. Fuis et marginalisés, Max Weber dans Le Judaïsme antique (1917-1918) insiste sur le fardeau de leur charisme qui les oblige à transmettre le message reçu de Dieu, s’opposant souvent par-là à l’ordre établi et provoquant le désarroi des populations. Le cas de Rudolf Steiner n’est toutefois pas le même, contrairement à ces prophètes antiques, ou à des réformateurs modernes comme Jan Hus ou Martin Luther, l’anthroposophe ne s’oppose pas à une Église.

Pourtant, son œuvre bien que polygraphique reste majoritairement spirituelle et, s’il discoure sur les principales religions, le philosophe autrichien revient inlassablement sur un point fondamental de sa vie : « le Mystère du Golgotha ». D’une famille catholique non pratiquante, son investigation du monde spirituel lui fait rencontrer le christianisme et surtout l’événement de la mort de Jésus sur la Croix.

De là découle son enseignement, occulte mais pas ésotérique car l’aspect réformateur de l’Anthroposophie relève profondément de l’épistémologie, et non de la politique. Il tient à la conviction d’une constante adaptation du savoir aux capacités et aux besoins d’une époque :

« Mais ce qui est vrai, ce qui est réel, cela doit encore et toujours être annoncé aux hommes sous des formes nouvelles, en des termes neufs. Car les besoins des hommes changent d’époque en époque. Notre époque aussi réclame sous un certain rapport une révélation nouvelle de cet événement le plus grand de l’évolution de l’humanité, l’événement christique ; et l’anthroposophie veut être cette annonciation. »

Rudolf Steiner, L’Évangile selon Jean dans ses rapports avec les autres évangiles, 1909

Cette adaptation des connaissances s’inscrit dans une théorie de l’évolution de l’humanité bien plus large, où aux civilisations se succédant s’ajoutent le développement, vers leur autonomie, d’éléments constitutifs de l’essence humaine, tel le « Je » par l’évènement du Golgotha. Ainsi, les thèses de Rudolf Steiner ne visent aucun renversement politique ou religieux mais elles présentent une réalité qui peut sembler très surprenante, voire impensable.

La Transfiguration, Raphaël, 1518

Rudolf Steiner est-il un éveillé ou chercheur ?

Ces dimensions politique et religieuse éclairent le charisme de Rudolf Steiner vers un charisme du chercheur. En effet, s’il partage avec les réformateurs religieux un apport spirituel nouveau, inédit ou encore jamais dit, il choisit une position éloignée des institutions, ne voulant pas agir au sein d’une église mais indépendamment. Son message n’est pas révolutionnaire, si ce n’est contre les esprits kantiens et matérialistes, mais reste bien charismatique dans le sens que nous rappelle Pierre Bourdieu : « un moteur du changement dans un temps de crise » (Pierre Bourdieu, « Genèse et structure du champ religieux », Revue Française de Sociologie, XII, 1971).

En effet l’impulsion que l’occultiste autrichien veut transmettre à travers sa nouvelle discipline, dont l’objet d’étude est le monde spirituel et la méthode l’anthroposophie, s’inscrit au début d’un nouveau siècle qui succède à un bouleversement européen sans précédent, tant au niveau poli- tique que des sciences et des arts. C’est précisément ce contexte qui influence Rudolf Steiner et lui donne sa particularité par rapport à d’autres penseurs se voulant « savant et mystique », tel Jakob Böhm au XVIème siècle, Jean Pic de la Mirandole un siècle auparavant mais aussi de Blaise Pascal, voire de Platon !

Si le penseur autrichien évolue dans cette lignée, son époque met l’accent sur des points spécifiques comme la rai- son, l’exploration et la justification. Ainsi, son « investigation » du monde spirituel doit s’exprimer d’une manière propre à la mentalité de ses contemporains. Par exemple, la découverte de la civilisation indienne, alors colonie de l’Empire britannique, offre une nouvelle littérature et s’il n’y est jamais allé Rudolf Steiner insère dans ses écrits des concepts comme celui de chakra, de karma ou d’Akasha, , utilisé depuis le védisme pour désigner des composantes spirituelles, ou énergétiques, du corps humain comme de l’univers.

Ceci concerne la forme du charisme de Rudolf Steiner : comment celui-ci se donne à voir à travers le langage oriental ou l’aspiration scientifique occidentale. Mais son fond se trouve aussi influencé par ce contexte car si ces « forces » ne reposent pas sur une grâce divine ou une prérogative extérieure, elles se fondent sur des exercices corporels et spirituels comme la concentration et la méditation. Ses techniques d’ascèse corporelle sont très présentes dans tout l’Orient mais elles sont présentées chez Rudolf Steiner à travers un registre expérimental, propre à la mentalité occidentale :

« Ce que je vécus intérieurement me fit découvrir la nature même de la méditation et son importance pour la connaissance du monde spirituel. Certes, j’avais déjà précédemment mené une vie méditative, mais le mobile était d’ordre intellectuel : la méditation favorisait l’élaboration d’une conception du monde conforme à l’es- prit. Or maintenant je ressentais en profondeur comme une nécessité, une exigence existentielle de pratiquer la méditation. Ma vie intime, parvenue à ce niveau, avait besoin de la méditation, comme l’organisme, à un certain degré de son évolution, a besoin de la respiration pulmonaire. »

Rudolf Steiner, Autobiographie, 1925

Comment a-t-il découvert la méditation, à quel âge et pour quelle pratique quotidienne ? Rudolf Steiner ne le dit pas. Toutefois, son livre L’Initiation ou la connaissance des mondes supérieurs présente pas à pas les exercices permettant le développement de ces forces qui permettent à l’individu de « consolider son existence au sein du monde de l’esprit ».

Son charisme serait-il alors le salaire d’une ascèse contemplative et méthodique ? Max Weber exprime un tel charisme comme le « charisme de l’illumination » (Max Weber, Hindouisme et Bouddhisme, 1916). Indifférent au besoin d’être confirmé par l’action, cet état de grâce, qui n’est pas une grâce divine, n’est pourtant pas celui de Rudolf Steiner car cette disposition se caractérise par un détachement vis-à-vis du dépassement de soi, une sainteté accomplie qui n’a plus besoin de s’investir dans le monde – tout l’inverse d’un chercheur ayant passé sa vie à continuer d’investiguer. Jusqu’à sa mort à 64 ans, le philosophe n’a jamais donné le signe d’avoir atteint cet état. Son charisme se situe donc dans une virtuosité précédant l’illumination.

Par son parcours, le fondateur de l’Anthroposophie ne peut entrer adéquatement dans une voie générale, telle celle souvent qualifiée de dharma dans la tradition bouddhiste. Son charisme de « chercheur » synthétiserait ainsi son cheminement exceptionnel à travers trois dimensions principales : la mystique, la science et la pédagogie.

Gœtheanum, Siège de la Société anthroposophique universelle, Dornach, Suisse

En conclusion…

Dans cet article nous avons donc spécifié le charisme de Rudolf Steiner, ou plutôt nous l’avons isolé des autres pour le contempler à travers ses différents prismes. De multiples facettes de ce personnage, controversé, restent encore inexplorées. Toutefois, l’étude de sa vie et de certaines de ses ouvrages et conférences ont éclairé une personnalité hors du commun.

L’approche wébérienne à montrer que le charisme de Rudolf Steiner, c’est-à-dire une disposition extraordinaire pouvant légitimer son autorité, ne lui vient pas de son sang, ni d’un rituel, mais lui est bien personnel. Il existe dans la typologie du sociologue allemand maints autres charismes au sein du charisme personnel, comme le charisme de chasteté, de bonté, de vertu, de l’esprit et du goût, de la certitude du salut, etc. Notre objectif de préciser le charisme de Rudolf Steiner a orienté la comparaison avec des charismes jugés plus pertinents en raison de sa vie et de son œuvre.

Par ailleurs, certains charismes spécifiques furent traités implicitement, par exemple le « charisme de foi » (Max Weber, Économie et société, 1920) qui repose sur la virtuosité religieuse d’une confiance allant jusqu’à une attitude antirationnelle et s’oppose à la distance que Rudolf Steiner place vis-à-vis des institutions religieuses et de sa volonté au contraire de rationaliser ces phénomènes de l’esprit par une investigation au sein même du monde spirituel.

Alors, l’originalité profonde de ce philosophe et un détournement de la devise kantienne des Lumières : « sapere aude ». Il pourrait employer cette même formule du rationalisme le plus abouti lorsqu’il exhorte ses auditeurs à aller par eux-mêmes à la rencontre des phénomènes spirituels. Aux sceptiques, il répond avoir formulé sa méthode selon ses propres investigations et leurs résultats. Le fondateur de l’Anthroposophie est ainsi non seulement un charismatique mais dans son courant, un guru.

Mais quelle est la légitimité de son enseignement ? L’étude de la dimension politique et religieuse montra que ce « révolutionnaire de la connaissance » se distinguait du sentimental mystique, du prophète épouvanté et du l’ascète éveillé, sans pour autant être un savant orthodoxe ou un réformateur religieux mais davantage : un chercheur.

L’enseignement est ainsi le résultat de sa recherche, mais sur un sujet qui est assez difficile d’accès. Rudolf Steiner ressemblerait par là à un cosmonaute qui, sans images ou objets rapportés, raconterait la vie sur une planète très lointaine, assurant y avoir appris de vastes connaissances qui lui serviraient, par exemple, à créer une nouvelle méthode de construction architecturale.

Ainsi, si les connaissances de Rudolf Steiner sont issues de sa folie, alors sa manipulation tient simplement en une perte de temps pour ses lecteurs, et non à une scission sectaire vis-à-vis de leur Église et de leur État. Si ses connaissances tiennent à son génie, alors rien ne se passe tant que le lecteur ne devient pas lui-même un chercheur s’exerçant aux techniques prescrites par ce virtuose.

Il est bien difficile, au stade où nous en sommes, de conclure de sa folie ou de son génie mais il ne s’agit nullement de conclure par une aporie ! Rudolf Steiner tire son autorité et ses connaissances de dispositions charismatiques personnelles telle sa virtuosité mystique à pénétrer dans le monde de l’esprit, sa virtuosité scientifique à systématiser le fonctionnement du monde spirituel dans son application avec maints domaines, de la sociologie à l’agriculture, et enfin dans sa virtuosité pédagogique à transmettre ses résultats dans ses écrits et ses conférences, à travers une société intellectuelle et de multiples écoles. Ainsi, son charisme et celui d’une synthèse de trois et il serait peut-être plus juste de parler « des charismes » de Rudolf Steiner.

Sources bibliographiques utilisées pour la rédaction de cet article :

De Rudolf Steiner :

STEINER Rudolf, Autobiographie, trad. Georges Ducommun, éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, 1979, tome 1 et tome 2

STEINER Rudolf, Chronique de l’Akasha, trad. Georges Ducommun, éditions Anthroposo- phiques Romandes, Genève, 1980

STEINER Rudolf, L’Initiation ou la connaissance des mondes supérieurs, trad. Jules Sauerwein, publications théosophiques, Paris, 1912

Conférence du 18 mai 1908, Hambourg, « La doctrine du Logos », in L’Évangile selon Jean, trad. Vincent Choisnel, Triades, 2009

Conférence du 17 août 1908 rédigée par Rudolf Steiner, in Philosophie et Anthropologie, trad. Georges Ducommun, éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, 1997

Conférence du 16 octobre 1918, Zurich, « Comment puis-je trouver le Christ ? », in Qui est le Christ ?, trad. Raymond Burlotte, Triades, 2010

Conférence du 24 juin 1909, Cassel, in L’Évangile selon Jean dans ses rapports avec les autres évangiles, trad. Christiane Kempf, Triades, 2015

De Max Weber :

WEBER Max, Économie et société, trad. sous la dir. de J. Chavez & G. de Dampierre, Plon, Paris, 1971

WEBER Max, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, trad. I. Kalinowski, Flammarion, Paris, 2000

WEBER Max, Hindouisme et Bouddhisme, trad. I. Kalinowski et R. Lardinois, Flammarion, Paris, 2003

WEBER Max, Le Judaïsme antique, trad. I. Kalinowski, Flammarion, Paris, 2010

WEBER Max, Sociologie des religions, textes réunis et trad. par J-P Grossein, Gallimard, Paris, 1996

D’autres auteurs :

BOURDIEU Pierre, « Genèse et structure du champ religieux », Revue Française de Sociologie, XII, 1971, pp. 295-334

SEGUY Jean, « Le clergé dans une perspective sociologique », in Prêtres, Pasteurs et Rabbins dans la société contemporaine

ZWEIG Stéphan, Le monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Librairie Générale Française, Le Livre de Poche, 1996

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